LITTERATTURE D'IMMIGRATION

ECRIS

Fatou Diome ou la géographie d’une œuvre de part et d’autre de l’Atlantique

Devenue strasbourgeoise par suite d’un mariage avec un Français,

l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome a fait une entrée remarquée en littérature avec un recueil de nouvelles intitulé La Préférence nationale28, qui se construit autour de deux espaces géographiques : le Sénégal, d’un côté, et la France, de l’autre. Cette dichotomie et ce balancement n’auront de cesse, par la suite, de s’inscrire dans l’œuvre de la romancière. Mais encore faut-il souligner qu’il n’est nullement question d’une vision manichéenne des choses, entre les résurgences d’une Afrique idyllique et la description d’une société française peu encline à sympathiser avec ses ressortissants étrangers.
En effet, dans les deux premières nouvelles du recueil, “La Mendiante et l’écolière” et “Mariage volé”, la narratrice décrit des situations de vie misérables faites d’humiliations et de maltraitances quotidiennes quelque part sur le continent africain, tandis que dans La Préférence nationale, c’est véritablement le personnage de Cunégonde, employée de maison chez un couple de Strasbourgeois, qui fait les frais d’une humiliation constante par ses patrons qui la licencient lorsqu’ils s’aperçoivent qu’elle poursuit, en parallèle, des études supérieures de lettres modernes. Une image qui sans aucun doute ne convenait pas à la représentation d’une femme de ménage, noire de surcroît, dans leurs consciences étroites et ignorantes. Dans Le Ventre de l’Atlantique29, il s’agit de Salle, immigré sénégalais en France, qui tente de dissuader son frère Madické de venir le rejoindre dans ce pays qui n’est pas ce qu’il en croit ou bien ce qu’on lui en a dit. Dans ce dévoilement des faces cachées de l’immigration, subsiste également la difficulté du retour au pays d’origine, qu’il soit temporaire ou définitif. “Je vais chez moi comme on va à l’étranger”, affirme la narratrice du Ventre de l’Atlantique. Trois romans plus tard, dans la lignée thématique de son premier roman, Celles qui attendent30, dernier ouvrage en date de Fatou Diome, reprend cette logique de balancement – et de schizophrénie – avec celles qui sont restées de l’autre côté de l’Atlantique, regardant leurs maris et leurs fils partir clandestinement vers l’autre rive au péril de leur vie, et mènent un combat quotidien pour simplement survivre plus d'information. Sur le choix singulier d’un véritable déplacement de points de vue, l’auteur s’exprime en ces termes : “C’est d’abord un hommage à ces femmes qui, du fait de l’immigration, de l’absence des hommes ou bien de la démission de leurs maris, font de leur mieux pour faire vivre leurs enfants. […] Même si le mari sur place a une bonne situation, est fonctionnaire et, par exemple, prend une deuxième épouse, et bien la première ne peut pas laisser tomber le foyer, les enfants ; elle est obligée de se battre tout le temps. L’immigration ajoute à cette tragédie-là un combat supplémentaire mais c’est malheureusement souvent le lot des femmes en Afrique de parer au carrosse des chefs de famille31”.Chez Fatou Diome, c’est cet entre-deux-rives, ce balancement permanent, ce croisement entre des logiques communautaires vécues parfois comme de véritables souffrances (pour exemple la polygamie) et des “individualismes forcenés” propres aux sociétés occidentales, qui font de l’écrivaine, comme elle aime à se définir elle-même, un “être hybride”, en référence au concept cher à Salman Rushdie.

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