LITTERATTURE D'IMMIGRATION

ECRIS

De Bleu-Blanc-Rouge à Black Bazar : les tribulations d’un Congolais à Paris

De la même génération que Beyala et né au Congo-Brazzaville

, le romancier, poète et essayiste Alain Mabanckou est véritablement entré en littérature, après la publication de plusieurs recueils de poésie, avec un archétype du roman d’immigration – il ne savait alors pas encore qu’il contribuait à l’élaboration d’une nouvelle mouvance littéraire – en 1998 : c’est l’année de publication de Bleu-Blanc-Rouge26, son premier roman. Il y dépeint les déboires du jeune Massala-Massala, un Africain naïf et peu instruit qui débarque à Paris dans le but de réaliser son rêve de réussite, à l’instar de l’un des “grands” du quartier, le dénommé Charles Moki.
La narration marque surtout par la fascination aveugle qu’ont les Congolais autochtones pour la France, perçue comme un paradis et même un lieu de culte, ces autochtones qui “décrivaient avec un talent inégalable les lignes du métro, station par station, à croire qu’ils avaient séjourné à Paris”. Ce roman, bien que sur un mode grinçant, est aussi la dénonciation des violences psychologiques et des humiliations faites aux immigrés en situation irrégulière. Massala-Massala, au bout de ses tentatives infructueuses pour rester coûte que coûte dans son eldorado, sera finalement admis au rang des rapatriés d’office et devra prendre l’un de ces “charters de la honte” qui font les gorges chaudes de l’actualité en France. Outre cette humiliation subie par des Africains de toutes nationalités parqués comme de la marchandise et répartis “par pays […] pour éviter que ceux qui ne savent pas parler et comprendre le français se retrouvent dans un pays qui n’est pas le leur”, est exprimé clairement le pourquoi du refus de ce retour forcé : “Les Africains sont résignés. Le dépit se lit clairement sur leurs traits. Ils rentrent malgré eux. Ce n’est pas tant le besoin de rester qui les tenaille, mais la crainte d’affronter toute une grande famille qui les attend. […] C’est cela, notre crainte. C’est un courage que d’arriver d’un long voyage sans un présent pour sa mère, pour son père, pour ses frères et sœurs. Cette angoisse habite l’intérieur de la gorge. Elle ôte les raisons de vivre buy viagra online india.” Mabanckou, en 1998, posait avec ce texte aux accents de roman d’apprentissage, entre gravité et burlesque, les fondements de la difficile condition des immigrés africains en France et expliquait leurs motivations, par-delà les critères économiques et politiques, à venir s’installer à Paris, cité magnifiée et mystifiée. Ce n’est que cinq romans et dix années plus tard que le romancier reprendra la capitale pour décor avec Black Bazar27 qui raconte la vie quotidienne d’un Congolais à Paris. Il n’y est plus question de naïveté et encore moins de fascination à l’égard des lumières de la Ville, mais c’est ici bel et bien l’expression, dans une tonalité comique et grotesque dont l’auteur a le secret, d’un être au monde dans un espace où la cohabitation entre les immigrés de différentes nationalités devient un lieu permanent de débat. Débats, ou plutôt brèves de comptoir, car le Fessologue – c’est ainsi qu’est désigné le narrateur qui a vocation à s’intéresser à la “face B” des femmes – fraîchement largué par sa copine surnommée “Couleur d’origine”, n’a de cesse de se consoler et de s’interroger sur sa condition en ayant entrepris d’écrire sa vie, ce qu’il fait le plus souvent au Jip’s, bar afro-cubain du centre de Paris. Plus qu’un manifeste sur la condition d’immigré en France, Black Bazar est surtout le roman d’une écriture de soi, d’une entité individuelle et confrontée au groupe cosmopolite qui préfigure la France d’aujourd’hui. La narration de l’existence du Fessologue avec ses propres rêves, ses échecs, la façon dont il est arrivé en France, la nostalgie du pays natal permet d’entrevoir la description d’un nouveau paysage social que la société française peine encore à reconnaître. Ce roman, à partir d’une expérience personnelle, donne à voir toutes les difficultés que connaît la France d’aujourd’hui à accueillir les autres et leur permettre de s’épanouir, du fait de la discrimination induite par la seule couleur de peau. C’est aussi un regard décentré porté sur la folie du monde qui l’entoure, le racisme au quotidien et les idées reçues. Pour exemple, les propos du voisin raciste, Monsieur Hippocrate, qui n’a de cesse de dénoncer les “incivilités” des locataires africains : “Et il est allé larmoyer auprès de notre propriétaire commun qu’il y avait des groupuscules d’Africains qui semaient la zizanie dans l’immeuble, qui avaient transformé les lieux en une capitale des tropiques, qui égorgeaient des coqs à cinq heures du matin pour recueillir leur sang, qui jouaient du tam-tam la nuit pour envoyer des messages codés à leurs génies de la brousse et jeter un mauvais sort à la France”. Et, allez savoir, comble du comble : il nous est révélé bien plus tard dans la narration que Monsieur Hippocrate est… martiniquais !

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