LITTERATTURE D'IMMIGRATION

ECRIS

La nécessaire réhabilitation du personnage subsaharien ou afrodescendant

Pour la romancière camerounaise Léonora Miano, “la littérature est

universelle quels que soient les thématiques abordées, les décors ou cultures présentés, dans la mesure où, se focalisant sur l’humain, elle évoque ce que tous ont en partage”. Elle ajoute que “les textes produits par les écrivains subsahariens sont perçus comme spécifiques en raison d’un point de vue eurocentré, qui peine à se projeter dans l’expérience des autres. En créant les catégories raciales dans lesquelles nous sommes encore englués – peut-être définitivement –, l’Occident s’est inventé une vision de lui-même qui l’empêche de reconnaître ses traits dans ceux des autres”.

On a le sentiment que cette appellation “littérature d’immigration” ne prend pas chez Miano, car entrevue une fois de plus dans le prisme de l’Occident. L’auteur se justifie des choix thématiques de ses romans, entre réalités africaines35 et réalités “afropéennes36”, non pas du simple fait d’avoir vécu au Cameroun et de vivre aujourd’hui en France, mais par référence à l’histoire des peuples afrodescendants qui constitue son interrogation constante : “Concernant ce qui motive mes choix thématiques, le fait d’avoir quitté l’Afrique pour l’Europe n’a pas vraiment d’incidence. J’appartiens aux deux espaces depuis toujours, parce que je viens d’un territoire dominé par l’Europe, façonné par elle. L’Afrique, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est une construction européenne, que les Subsahariens peinent encore à s’approprier, pour un tas de raisons n’incombant pas à eux seuls. Ensuite, j’ai mon parcours personnel. Il se trouve que très tôt, à l’adolescence, j’ai rencontré l’expérience des peuples afrodescendants. Les influences caribéenne et afro-américaine sont importantes pour moi, et ma proposition littéraire cherche toujours à s’inscrire dans une dimension qui permette de créer des passerelles entre les Subsahariens et les Afrodescendants. D’où la récurrence du motif de la traite négrière dans mes écrits. Je travaille beaucoup sur la mémoire, sur le non-dit historique, tentant de faire émerger une parole subsaharienne sur certaines questions. Or, cette histoire transatlantique qui m’habite n’est pas uniquement celle des Noirs. Elle est aussi celle de ceux qui se sont rêvés blancs en inventant le Noir et en lui assignant une place, souvent hors de l’humanité. Dans la littérature que je produis, les catégories Noir et Blanc ne sont pas biologiques. Ce sont des entités historiques. Qu’on se souvienne que le Subsaharien ne devient noir aux yeux du monde et aux siens propres, qu’à un moment précis de l’histoire37. Il a vécu longtemps, très longtemps, sans se considérer ni comme un Noir, ni comme un Africain, ces appellations lui étant venues de sa rencontre avec l’Europe. […] Il est capital, à mes yeux, de restituer son individualité au personnage subsaharien ou afrodescendant38”. Ainsi Leonora Miano, dont la partie plus récente de la production littéraire pourrait aisément être catégorisée dans ces “littératures d’immigration”, va bien plus loin dans sa démarche d’écriture avec ce souci permanent de vouloir rétablir une certaine forme de véracité historique dans la condition de ses personnages, qu’ils soient africains ou afrodescendants. Ses personnages sont, chacun à leur manière, les porte-drapeaux de cette complexité historique qui constitue le socle de sa réflexion et de son travail d’écrivain. Le romancier français d’origine sénégalaise Mamadou Mahmoud N’Dongo semble tout à fait partager cette conception historique et cet ancrage fondamental dans la littérature universelle. Pour l’écrivain, en effet, la conjugaison de plusieurs facteurs historiques et migratoires mène naturellement à une déterritorialisation de la langue française, trop souvent enclavée dans la “francophonie” : “Un Homme replié sur lui-même ou une nation repliée sur elle-même sont atrophiés. Notre nature est d’être en mouvement, de notre conception à notre disparition nous sommes un organisme vivant, que cela soit d’un point de vue philosophique ou dans une perceptive physique, disons géographique. La grandeur d’une civilisation se mesure à son expansion, c’est-à-dire à ses invasions (belliqueuse volonté de puissance), économique (savoir- faire industriel), ou du domaine des débats d’idées (à l’exemple de la religion ou des Lumières). J’aime ce mot de “communauté”, j’aime cette confrérie de la diaspora ; je suis un individu qui fait partie d’un vaste ensemble en mouvement, j’aime cette pensée, cette conception que jamais je ne serai un apatride et que j’ai pour moi le fait d’être peul, d’écrire en français, par ma naissance j’appartiens à une civilisation qui par son expansion et ses empires a gagné toute l’Afrique, tout comme l’empire français, qui m’a fait rencontrer la langue française qui me permet non pas d’avoir un accès à la littérature française, ni francophone, ni à la littérature-monde, mais à un pays sans frontière : la littérature d’expression française.”

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